Le chœur des femmes, Martin Winckler

choeur

 

J’ai carrément 10 ans de retard dans la liste des livres que je stocke. Celui-ci ça fait des années que je me dis que je dois ABSOLUMENT le lire. Et enfin j’ai pris le temps. Quelle heureuse décision.

Je ne sais pas si l’auteur est encore à présenter alors je fais rapide :

  • Marc Zaffran aka Martin Winckler est médecin, auteur, essayiste, engagé contre les violences médicales. Il dénonce dans ses écrits la toute puissance que s’arroge certains médecins au détriment de la qualité des soins et du respect des patients.

Dans le Chœur des femmes on suit une semaine de Jean Atwood, brillante élève de 5ème année de médecine destinée à une carrière flamboyante comme chirurgien en reconstruction gynécologique. Pour elle les patients sont avant tout de la chair, des appendices à découper, des organes à remodeler. Elle vit donc très mal son internat obligatoire au sein de l’unité 77 dirigée par le Dr Franz Karma, l’unité de « La mère et l’Enfant » où le Dr Karma semble avoir une autre vision du rapport soignant-patient.

Il y a bien sûr dans ce livre l’histoire, la fiction. Le fil rouge qui nous retient quand on se laisse porter par les voix. Car c’est finalement de ça dont il s’agit, avoir dans un livre une véritable polyphonie, laisser la parole à celles qu’on écoute jamais vraiment ou qu’on pense avoir compris alors qu’on a fait qu’entendre. Il y a des récits lourds, celles que la vie n’épargne vraiment pas, il y a celles au ton léger qui viennent consulter « car elle ne supporte plus la pilule » et qui veulent dire tellement d’autres choses, elles sont jeunes ou pas, elles sont multiples et intemporelles. En tout cas elles interpellent, là, entre deux chapitres d’une fiction, à venir nous rappeler ce qui est réel. Que ça existe vraiment dehors et que parfois il suffirait de vraiment presque rien pour améliorer leur prise en charge. Notre prise en charge. Oui car ça revient comme un boomerang à la lecture, mais il y a en a des tas des moments où j’aurai aimé trouver un praticien qui sache écouter, comprendre sans juger, qui n’entre pas dans le rapport de force car il est le « sachant » et moi « seulement » patiente (voire cliente).

Alors je me souviens. Je me souviens de la gynécologue que je voyais quand j’avais 18 ans. Ma mère m’y emmenait car elle était loin. Ma mère restait dans le cabinet. Ma mère parlait. Ma mère écoutait. La gynéco m’a-t-elle seulement demander si j’étais d’accord avec cette présence ? Je ne crois pas. Je suis certaine que non. Je devais la voir tous les 6 mois. Tous les 6 mois c’est énorme pour une jeune femme en bonne santé (bon à l’époque en tout cas). Tous les 6 mois elle me faisait me déshabiller entièrement. Si c’est jamais agréable d’être en « full frontal nudity » devant un médecin (ou autrui d’ailleurs), imaginez pour une nana de 18 ans pas forcément à l’aise dans son corps. Cette palpation systématique de la poitrine, puis l’examen gynéco. Le frottis tous les ans. Tout ça dans une position qui ne permet pas de dire non, parce qu’on se sent quand même très vulnérable nue et les cuisses écartées, les talons sur du métal froid et les fesses au bord du vide. Et puis il y a eu la consultation de trop, celle où elle me parle de mon corps « qui frôle le sur-poids » alors que je lui avais parlé de mes soucis d’anorexie ado et qu’au contraire mon IMC était enfin correct. « Attention aux sandwich de la fac ». J’ai remis ma culotte avec fierté, demandé mon dossier médical et ne suis plus jamais revenue voir cette horrible bonne femme.

Et aujourd’hui ? Après que mon corps est passé devant des tas d’yeux inconnus je frissonne au moindre petit examen à la maternité. Je redoute le moment du défilé dans la salle de naissance pour vérifier le col. Parce qu’en gardant ma culotte pendant 7 mois je n’ai plus envie de l’enlever pour qu’on me touche sans qu’on m’explique. Je n’ai plus envie de voir débarquer des mecs aux mains de boucher en me disant que je n’ai pas le choix. Je n’ai plus envie que mon bon Doc D. reste la tête entre mes cuisses quand il attend une confirmation de la laborantine. Les souvenirs d’un bloc glacial, les jambes en position et le staff qui s’affaire en attendant l’anesthésie, moi qui pense « ne commencez pas je ne dors pas » me restent beaucoup trop présents.

Je suis contente d’être en colère grâce à ce superbe roman. De savoir qu’il est temps de dire non, de poser des questions, d’arrêter de subir.

 

 

 

8 réflexions sur “Le chœur des femmes, Martin Winckler

  1. Je te rassure, j’avais donc 9 ans de retard quand je l’ai lu ! Et énormément apprécié, forcément 😉
    Moi je repense à une connasse de gynéco à qui je m’étais plaint de douleurs récurrentes au ventre et qui m’avait simplement répondu : « va falloir vous détendre si vous voulez tomber enceinte » – insinuant tellement fort que mes douleurs étaient purement et simplement dans ma tête… Plus tard, on m’a trouvé de l’endométriose et de l’adénomyose 🤔
    Ce qui est triste, c’est que nous avons toutes des exemples dans lesquels notre parole n’a pas été prise en considération…

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    • Exactement et ce peu importe le domaine medical. Il y a une telle autorité de la part des médecins et surtout quand ils disent « ah mais vous avez lu ça sur internet… » merci la condescendance. Et puis alors l’idée de connaître son corps et ses douleurs la c’est lunaire pour eux. Enfin pour certains ne généralisons pas.

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  2. Charivari dit :

    Si ça peut te rassurer on ne m’a jamais autant demandé mon autorisation pour examiner mon col que pendant mon accouchement…(au point que parfois je me disais qu’on était un peu là pour ça les meufs, alors allons y gaiement…) Le seul acte pour lequel mon consentement n’a pas été demandé (enfin, on m’a prévenue quand même!) était pour utiliser les instruments pour sortir mon bébé mais à ce moment là tout ce qui comptait pour moi était qu’elle soit en bonne santé, et son petit cœur ne tenait plus trop le coup).
    Bref, lors d’un accouchement, les choses sont bien différentes, même si je comprends ton appréhension…et je file lire ce bouquin!

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  3. La fille de l'ombre dit :

    « Oui car ça revient comme un boomerang à la lecture, mais il y a en a des tas des moments où j’aurai aimé trouver un praticien qui sache écouter, comprendre sans juger, qui n’entre pas dans le rapport de force car il est le « sachant » et moi « seulement » patiente (voire cliente). »

    Tu viens de décrire ma gynécologue de ville…Une médecin old school qui ne supporte pas qu’on lui pose des questions, qu’on cherche à savoir ou à comprendre. Une professionnelle très compétente mais que les patients (ou est-ce juste moi ?) agaçent. Une soignante qui après ma fausse couche m’a filé du cytotec pour évacuer ce qu’il restait sans me dire que j’allais souffrir le martyre pendant 3 jours, à gérer toute seule la douleur et les saignements à n’en plus finir.

    Et puis hier, j’ai eu une illustration assez drôle (avec un peu de recul) sur le fossé qui peut séparer les nouveaux des anciens médecins. Je suis allée faire ma 3ème echo dans un grand hôpital parisien. J’ai dans ma famille des antécédents de maladie génétique donc on a pris rdv pour moi avec une spécialiste dans la détection de ce genre de souci. Pas désagréable mais mutique, elle est accompagnée d’une jeune interne. La spécialiste n’explique rien, ne me dit quasiment rien pendant l’examen à part pour me dire que mon bébé va apparemment peser son poids…puis elle demande à l’interne de me faire une echo endovaginale (bonheur…).

    Et là, l’interne me file un gros morceau de sopalin…Je commence à m’essuyer le ventre avec et elle me dit « ah mais non, c’était pour vous couvrir ! » . Franchement, j’en ai pas cru mes oreilles tellement j’étais touchée et contente de cette délicate attention. Puis elle me dit « est-ce que vous souhaitez passez aux toilettes avant ? ». Là encore, j’étais hallucinée qu’on me propose tant je me suis habituée à ce qu’on me traite comme un bout de viande. Bref, rien à voir, elle était délicate, commentait ce qu’elle faisait etc. J’espère que l’autre en a pris de la graine !

    Tout ça pour dire que j’ai l’impression que la formation est en train de changer. C’est vraiment pas trop tôt !

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  4. Ce texte est juste un chef d’œuvre marquant, quand je l’ai lu je n’avais que 15 ans et ne connaissant pas vraiment le créneau de la gynécologie, j’ai eu du mal à me plonger entièrement dedans, mais peu à peu le livre t’amène a réfléchir. Tout d’abord nous voyons un premier combat, celui du Gyneco et des femmes au sein de la médecine mais nous découvrons vite que c’est aussi le combat du personnage principal à travers la société et qui s’accepte avec son corps au fur et à mesure. Le lire si jeune m’a permit de comprendre les enjeux de cette médecine, mais aussi de moi même faire les bons choix. A l’heure actuelle je prône la parole des femmes dans la médecine et n’hésite pas à défier les idées reçues, comme un stérilet pour une femme vierge, et bien oui c’est possible!!
    Je suis heureuse d’avoir lu ce livre qui m’a ouvert les yeux avant même d’avoir pensé à les fermer.

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